Sortir du rang

Quand mes enfants jouent avec leurs amis qui fréquentent une école publique, une école privée ou une école alternative… qu’est-ce que je vois ? Je vois un groupe d’enfants heureux devant un monde qui leur appartient.

Quand je rêve de mon fils, à vingt ans, qui rencontre une nouvelle personne… qu’est-ce que j’imagine ? Qu’elle le trouve drôle, brillant, gentil… un peu original, peut-être, et ouvert (c’est un genre de prince charmant, OK ? Dans un fantasme, la perfection existe !) Bref, je suis convaincue que cette création de mon esprit ne se doute même pas que ma progéniture a fait l’école à la maison. Premièrement, il ne se présentera sûrement pas en disant « Salut ! Savais‑tu que j’ai fait l’école à la maison ? » (À moins qu’il ne l’ait VRAIMENT pas côté drague !) et deuxièmement, ce ne sera pas écrit dans son front non plus.

Alors serait-il possible de dédramatiser notre choix éducatif juste un ti‑peu?

Les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants. (Déclaration universelle des droits de l’homme)

Oui, bien sûr, choisir d’apprendre en famille, plutôt qu’à l’école, a son importance et ses conséquences. Comme TOUS nos choix parentaux. Mais il n’y a rien qui indique qu’on devrait juger ce choix plus sévèrement qu’un autre. Et surtout, aucune raison valable de bafouer la liberté des parents qui s’engagent sur ce chemin.

Je les connais les scénarios catastrophes qui vous font douter: endoctrinement, isolement, pauvre qualité d’enseignement… Mais je sais aussi que plus d’une cinquantaine d’études se sont penchées sur les apprentissages en famille et que, dans l’ensemble,  elles ne confirment pas vos craintes sur le développement socioaffectif des enfants, leur performance académique ou leur intégration sociale à l’âge adulte (voir L’école à la maison au Québec: un projet familial, social et démocratique de Christine Brabant). De simples peurs ne sont pas une raison suffisante pour nous brimer.

Je sais. La peur, le jugement… c’est instinctif. C’est un peu comme ça qu’on a assuré la survie de l’espèce, non ? La maman singe qui s’approchait un peu trop de l’eau se faisait sûrement rapidement ramener à l’ordre par sa bande hurlante parce qu’un prédateur pourrait s’y cacher… Et la femme préhistorique qui ne gardait pas son bébé assez près d’elle la nuit subissait certainement les grognements désapprobateurs des autres femelles du clan… C’est naturel de réfléchir et de prendre position. Sauf qu’on ne prend pas tous la même position… Ça aussi c’est humain, et ça aussi, ça a contribué à notre évolution. L’être qui a osé sortir du rang.

Faire preuve d’ouverture, on dirait que c’est plus facile lorsqu’il est question d’une orientation sexuelle, d’un handicap physique ou d’une couleur de peau. Lorsqu’il est question de différence parentale, la marginalité passe moins bien. Probablement parce que ces différences résultent d’un choix. La couleur de ma peau ne remet aucunement en question la vôtre. Par contre, un choix comme Mener de front vie familiale et carrière professionnelle ? Ou la mettre de côté ? Ça titille. Parce que nous voulons le meilleur pour nos enfants. Et si nous n’avons pas pris la même décision, alors qui a raison ?

Pourtant, nous sommes capables de gérer nos insécurités et de respecter le fait qu’il n’existe pas de moule unique qui fera le bonheur de toutes les familles. Il est possible de se soutenir sur nos routes parallèles… Offrir l’amour. Je peux avoir allaité et regarder une mère donner le biberon avec tendresse… Je peux admirer votre marmaille nombreuse et apprécier mes deux enfants… Je peux rêver d’une maison à la campagne et chérir ma vie urbaine… J’y crois. C’est ce que je vis.

Mes enfants ne fréquentent pas d’école et je n’ai pas de compte à rendre à ce sujet. Ils ont une vie riche à faire pâlir d’envie, mais je ne suis pas obligée de le prouver. Tout indique que je leur ouvre les portes d’un avenir prometteur… Alors pourquoi assumer le pire de moi et me laisser le fardeau de la preuve ?

Est-ce qu’un père qui demande la garde de sa fille devrait avoir à démontrer qu’il la traite respectueusement parce qu’il pourrait en abuser ? Est-ce qu’une mère végétarienne devrait avoir à fournir un plan de repas parce que le menu de son adolescent pourrait manquer de protéines ? Est-ce qu’un parent qui sort de l’hôpital avec son poupon devrait accepter qu’on le surveille par caméra parce qu’il pourrait secouer son bébé ?

Non. Et je suis dans le même bateau. J’ai autant envie de justifier en détail l’éducation que j’offre à mes enfants que vous auriez envie de fournir au gouvernement une compilation du temps que vos petits chérubins passent devant leurs écrans. C’est-à-dire : aucune envie. Comme tout le monde, j’ai d’autres choses de mieux à faire dans la vie que de remplir de la paperasse pour prouver que je ne suis pas un parent négligent.

J’admire la démarche actuelle du ministre de l’Éducation qui nous débarrassera enfin d’un pénible flou légal. J’appuie sa nouvelle loi qui permettra d’identifier les jeunes Québécois qui ne fréquentent pas d’établissement scolaire. Je comprends également sa décision de sélectionner certains critères généraux flexibles qui permettront d’établir si ces mêmes enfants reçoivent une éducation à domicile ou non. Nous sommes sur la voie d’un changement historique pour l’école à la maison et je suis fière d’être un parent-éducateur du Québec !

Elizabeth Gobeil Tremblay



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