Quand le syndrome de stress post-traumatique s’invite

 

  1. J’ai dix ans. Mon papa militaire revient d’une mission en Bosnie. Il ne le sait pas encore, mais il a développé un syndrome de stress post-traumatique (SSPT). Moi, je sais seulement qu’il a changé. Il a été confronté à la mort de trop près, trop souvent et sans répit. Son cerveau s’est mis à réagir au stress de façon extrême et sans discernement. Maintenant, quand je fais une gaffe, ce n’est plus de la colère que je vois dans ses yeux. C’est comme si je menaçais sa vie. Je n’aime pas voir mon papa dans cet état, alors je me tiens tranquille pour ne pas éveiller le volcan…
  1. J’ai quinze ans. J’ai bien essayé d’éviter de le mettre en colère, mais ça l’a mis encore plus en colère. Mes parents ne croient pas que mon premier amoureux est un bon garçon pour moi, alors ils m’ont obligée à le laisser. Je l’ai fait, mais j’ai repris avec mon chum en cachette. Et là, mon papa vient de le découvrir. Il a pété les plombs. Il se demande même si mon chum va porter plainte pour voie de fait. Moi, je me suis embarrée dans la salle de bain. J’attends que mon père se calme pour sortir. Il me hurle mon hypocrisie à travers la porte. Là, ce que j’ai fait, c’est vraiment grave, je l’avoue, mais j’aurais fait une petite niaiserie de rien du tout et il serait à peu près au même niveau d’intensité. Il n’a plus d’entre‑deux, mon papa. C’est comme si c’était toujours une question de vie ou de mort. Il n’y a pas qu’à moi qu’il a fait peur cette journée‑là, il s’est aussi fait peur à lui‑même. Ça l’a décidé à aller chercher de l’aide. Avouer un syndrome de stress post-traumatique dans l’armée, c’est délicat. Pas seulement parce que la santé mentale c’est tabou. Mais aussi parce que ça remet en question ta capacité à faire ton travail…
  1. J’ai trente‑cinq ans. Dans la dernière année, j’ai rencontré deux militaires hauts gradés qui ont croisé le chemin de mon père pendant sa carrière militaire. Leur carrière militaire s’est poursuivie, la sienne s’est interrompue, à cause du SSPT. Mon père, si tu l’employais pour placer des boîtes de conserve sur les étalages de ton épicerie, il te placerait ça d’une manière tellement efficace et innovante que tu finirais par lui demander de gérer ton commerce. C’est ce genre de gars‑là. Ça fait partie de lui. Il engage en entier son cœur et son ingéniosité dans tout ce qu’il accomplit. Je dis souvent que je suis une perfectionniste qui essaie de dompter son perfectionnisme. Lui, c’est un perfectionniste tout court. Et il ne s’en fait pas de modèle plus courageux. Si ma vie était menacée, j’aurais une confiance absolue envers lui pour venir à ma rescousse. Alors, revenons à ton épicerie… Ce héros-là, inévitablement, finirait par la gérer et tu ne voudrais plus te passer de lui. Mais il atteindrait aussi un niveau de stress qu’il ne pourrait pas supporter. Il finirait inévitablement par claquer la porte. C’est pour ça qu’il n’arrive plus à travailler.

Il est devenu grand-papa il y a dix ans et il remplit ce rôle avec brio. S’il y avait des médailles à décerner aux grands‑pères exceptionnels, il raflerait l’or chaque année. La petite fêlure du SSPT et l’aide qu’il reçoit le rendent encore meilleur qu’avant. Tous les héros ont leurs failles de toute façon… Je comprends bien ce côté de sa personnalité désormais et je navigue avec plus d’aisance autour de lui. Par contre, je n’ai jamais perdu l’habitude de le traiter avec des pincettes et j’ai expliqué la condition de leur grand‑père à mes deux garçons dès leur plus jeune âge.

Il ne s’était jamais emporté devant ses petits‑fils. Jusqu’à hier. Hier, deux petits garçons de sept et dix ans ont compris ce qu’était le SSPT. En fait, pour être bien honnête, ce n’est pas lui qui s’est emporté. Lui a simplement agi sous l’impulsion du stress qui l’envahissait. La fameuse réponse fight or flight (on n’a jamais accès à l’option freeze avec mon père)… C’est moi qui ai fait des éclats dans cette histoire. Parce que cette fois‑ci, je ne pouvais pas accepter la blessure sans broncher.

Mes parents nous conduisaient à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau. Après deux semaines de visite, je repartais chez moi avec deux petits‑fils au cœur lourd. Mon père n’a pas l’habitude de conduire à Montréal. Nous étions donc partis très tôt pour disposer d’une marge de manœuvre en cas d’imprévu. Étant donné que tout avait roulé comme sur des roulettes, nous étions arrivés à Montréal avec cinq heures d’avance pour notre vol, ce qui nous laissait amplement le temps de profiter d’un dernier repas ensemble. C’est quand mon père s’est mis à chercher un restaurant que les choses se sont compliquées. En résumé, le stress a monté et il a décidé qu’il nous plantait aux portes de l’aéroport. Évanoui, le repas qu’on avait prévu tous ensemble. Disparu, l’au revoir tout en douceur. Pouf !

Cette fois‑ci, avec mes deux cocos et mes valises, déposée ridiculement en avance sur le trottoir d’un aéroport, j’ai osé faire un peu de vagues. J’ai osé dire à voix haute ma tristesse et ma colère de voir mes enfants ainsi bousculés. Mais le droit de parole, dans ma famille, n’est pas également distribué. Souligner notre difficulté à communiquer et la souffrance que ça peut causer… il n’y a pas de place pour ça. Bref, il semblerait que notre seul problème ait été ma jolie petite tempête d’émotions juste à moi. Bien sûr, j’aurais encore dû étouffer et refouler bien comme il faut… Enterrer ma frustration pour l’éternité.

Pourquoi raconter l’histoire de la femme de trente-cinq ans qui pleurait comme une petite fille en attendant son avion hier ?

Parce que pour mon père, c’était la Bosnie. Et vingt ans plus tard, pour mes amis militaires, c’est l’Afghanistan. Et malheureusement, cette réalité existait aussi dans les générations précédentes, dans d’autres conflits armés. À travers le temps, il y a toujours eu une partie de nos héros qui nous revenaient blessés, physiquement ou mentalement. Mais j’ose espérer mieux pour le futur. Et pour cela, il faut se libérer des non‑dits. Il faut offrir des outils au lieu d’un beau gros paquet de honte.

Ça me touche lorsque je vois un copain partager sur Facebook sa participation à un programme de soutien comme Sans limites https://www.sans-limites.ca ou un autre qui témoigne de ses épreuves dans le livre En terrain miné de Roxanne Bouchard http://www.edvlb.com/en-terrain-mine/roxanne-bouchard/livre/9782896493470. Je pense à leurs petites filles qui ne vivront pas le SSPT en cachette, sans trop comprendre ce qui arrive à leur famille. Un tel syndrome ne se règle pas tout seul. Plus vite on identifie ce qui grince, plus vite on peut recevoir de l’aide et éviter l’autodestruction, l’automédication et le suicide.

Nous devons notre compréhension et notre sollicitude à ceux qui courent au-devant du danger pour nous en protéger. Comme société, il faut leur accorder les honneurs auxquels ils ont droit. Ce sont de vrais vétérans, de vrais héros. Qui font le sacrifice de leur santé physique comme de leur santé mentale.

De la part d’une petite fille de trente‑cinq ans qui essaie encore et toujours de soutenir son papa comme elle le peut. Même si ce n’est pas toujours facile.

Eva Staire



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