Grosse vache

À onze ans, j’ai attrapé la gastro. Je me suis vidée pendant quatre jours. Incapable de manger ni même de garder ce que je buvais, j’ai perdu dix livres en moins d’une semaine. Une tante, en visite à la maison, m’a regardée en disant :

─ Mon Dieu, t’as ben maigri, toi !

─ J’ai eu la gastro, que je lui ai répondu naïvement.

─ Ahhh, ben tu devrais vomir plus souvent, t’es plus belle de même ! Hahaha !

Je n’ai pas répondu. J’ai retenu mes larmes pis j’ai souri. Bêtement. En quatre mots, elle venait de briser la femme que j’étais en train de devenir et moi, je venais de comprendre que ma beauté se définissait par mon poids ou plutôt, par l’absence de celui-ci.

Depuis les trente dernières années, je me suis trouvée ordinaire. Pas mal grosse. Plutôt toutoune. Assez torche. Presque normale. Presque en forme. Presque mince. Mais jamais belle. Je ne me souviens pas d’avoir accepté un compliment sans douter de l’honnêteté de ce dernier. Pas de souvenir de me trouver vraiment bonne dans quoi que ce soit. Pas de souvenir de m’être regardée dans le miroir en me trouvant belle, séduisante, désirable, peu importe le poids sur la balance ou la taille de mes pantalons. Pas de souvenir d’avoir fait l’amour la lumière ouverte. Pas de souvenir d’avoir soutenu le regard désirant d’un homme qui pose les mains sur moi.

Grosse vache. Ce sont ces mots qui résonnent dans ma tête lorsque je suis devant un miroir. C’est long, une vie entière à se trouver laide, inadéquate. Et le chemin pour faire demi-tour est ardu, confrontant, troublant.

J’ai quarante ans et je peux dire que toute ma vie, j’ai souffert de troubles alimentaires et d’une faible estime de moi. Est-ce uniquement le commentaire de cette tante qui a engendré ce trouble? J’en doute. Ce dont je suis certaine par contre, c’est qu’on pèse très mal le poids des mots qu’on utilise en parlant aux enfants. Cochonnette, Toutoune, Boulette ne sont pas des surnoms affectueux. Costaude et grassette ne sont pas des caractéristiques qui doivent désigner un enfant. Ce sont des mots qui déforment lentement, insidieusement l’image qu’ils ont d’eux-mêmes.

« Arrête de manger des chips, tu vas avoir une grosse bedaine! »; « Continue de manger, pis on va te rouler par terre, c’est ça que tu veux?! »; « Tu dois pas avoir si faim que ça avec les réserves que t’as! Aweille, vas-y, prends-en un autre, c’pas comme si ça allait faire une différence! » ne sont pas des conseils éclairés et bienveillants, ce sont des calls de marde qui détruisent profondément les enfants. 

Quand j’entends une femme dire, à la blague, à ma fille de quatre ans qu’elle a de la cellulite, ça me donne envie de vomir. Quand j’entends une maman appeler sa petite fille Cochonnette parce qu’elle considère qu’elle mange trop ou tout le temps, ça ne me fait pas sourire. Quand j’entends un papa dire à sa fille qu’elle était trop trop groooooosse quand elle était bébé, je me demande toujours s’il est conscient de l’impact que ces mots peuvent avoir sur elle. Quand moi, malgré mes efforts pour ne pas transférer mes blessures à ma fille, je me regarde dans le miroir en me rentrant le ventre, en grimaçant, en étant triste, je me demande quel message elle reçoit.

Les mots blessent tellement plus qu’on le pense et comme adultes, il est de notre responsabilité d’aider nos enfants, tous les enfants, à se définir positivement, à grandir forts et confiants. On dit souvent que les enfants entendent tout, voient tout, absorbent tout, répètent tout, tout le temps. Alors, moi je dis, profitons-en! Disons-leur souvent, à tous et tout le temps qu’ils sont et seront toujours parfaits comme ils sont.

Eva Staire

 



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