La mélodie du bonheur

Pour mon shower de bébé, j’ai reçu, de mon oncle, une chaise berçante. De tous les cadeaux que j’ai eus, c’est celui qui m’a apporté le plus grand plaisir maternel. Tous les soirs depuis la naissance de ma fille, je la berce en lui chantant des chansons. C’est notre rituel. Je le fais pour elle, mais beaucoup pour moi. J’aime ce moment de la journée. J’aime sentir ses jambes descendre contre les miennes autant que j’aimais sentir son ventre collé sur le mien lorsqu’elle était toute petite. C’est là que je décompresse, que je me recentre, que nous faisons « un » à nouveau.

Jamais elle ne bronche parce que j’ai une mauvaise voix. Elle suit le rythme, silencieuse. Des fois, elle m’accompagne et elle chante avec moi. Quatre ans, presque cinq, d’intimité, de douces paroles, de mouvements de va‑et‑vient réconfortants.  Quatre ans, presque cinq, à chanter, pénarde. Quatre ans, presque cinq, à me/nous bercer, le cerveau à off. Quatre ans, presque cinq, à flatter son petit bras, en assumant mes notes imparfaites. Quatre ans, presque cinq, de pur bonheur. Puis, ce soir, elle a voulu comprendre. Feu, le bonheur.

Elle a voulu comprendre pourquoi les enfants courent après l’Eau vive. Elle a voulu connaître le nom des matelots qui habitent Le petit navire. Elle a eu envie que la poulette grise ponde un fucking coco pour tous ses amis de la maternelle. Elle s’est même demandé pourquoi le rossignol a le cœur gai. Puis, après trente minutes de réponses, visiblement insuffisantes, à bout de mots et d’explications (y était quand même tard), j’ai commencé à fredonner. Ç’a pas passé : « Non, Maman, je veux écouter les mots. » « Pas besoin mon Amour, il est tard, on fera les chansons demain. » « Non, ce soir. Une dernière. » J’ai faibli. J’ai répondu « ok ». Un « ok » lourd, amer, quasi hargneux. Pis j’ai recommencé à chanter. « Avec des mots ».

Maman : Ma petite est comme l’eau, elle est comme l’eau viveeee, elle…

Mia : C’est quoi ça veut dire « eau vive »?

Maman : Ben, c’est comme l’eau dans la rivière qui bouge vite.

Mia :…

Maman : Elle coule comme un ruisseau que les enfants poursuiveeeent

Mia : Ça veut dire quoi poursuiveeee?

Maman : Ça veut dire qu’ils la suivent.

Mia : Mais pourquoi ils font ça?

Maman : Parce qu’ils trouvent ça amusant.

Mia : Mais pourquoi?

Maman : Parce qu’ils ont envie de s’amuser.

Mia :…

Maman : Couuurrrrez, couuuurrrrez, vite si vous le pouvez

Mia : Ça veut dire quoi vitesilepouvez ?

Maman : C’est : Vite. Si. Vous. Le. Pouvez.

Mia : C’est quoi pouvez?

Maman : Ça veut dire être capable de faire quelque chose. C’est quand on peut faire quelque chose.

Mia :…

Maman : Jamais, jamais vous ne la rattraperez.

Mia : Mais, Maman, pourquoi ils peuvent pas l’attraper?

Maman : Parce qu’elle va trop vite.

Mia : Pourquoi elle va trop vite?

Maman (dans ma tête) « On s’en câlisse, Mi, du pourquoi! C’est pas important! »

Maman (vraie réponse) : Parce que l’eau va plus vite qu’eux. Ferme tes p’tits yeux, mon Amour.

Mia : Mais c’est qui, eux?

Maman :…

Mia : Maman, mais c’est qui, eux?

Maman:…

Mia : Est-ce qu’ils viennent à mon école?

Ce soir, comme tous les soirs depuis quatre ans, presque cinq, j’ai porté ma grande fille jusque dans son lit. Je l’ai bordée, embrassée, je lui ai donné de l’eau. Je l’ai « dé-bordée », je suis allée à la toilette avec elle pour attendre (cinq minutes) un pipi qui ne s’est jamais pointé et je lui ai repris la pouliche qu’elle a eu le temps de prendre au passage. Je l’ai re-bordée, l’ai ré-embrassée, j’ai allumé sa veilleuse, je suis sortie et… j’ai affiché ma chaise berçante sur Kijiji.

Liza Harkiolakis



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