L’amour et des citrons ( concours St-Valentin)

Ma grand-mère avait la peau brunie et légèrement craquelée par le soleil. Au printemps, quand il faisait doux et que la chaleur était encore supportable, elle passait ses journées entières à l’extérieur, à travailler et à parcourir de long en large sa citronneraie. Depuis toujours, depuis que les citrons sont jaunes, ma famille possédait l’une des plus anciennes plantations de citrons de la région. Les meilleurs citrons du monde !

Je passais tous mes après-midis là‑bas. Après les cours, je montais directement la voir. Ce que je préférais, c’était surtout de faire la route avec la fille des voisins, Florence. La maison de ma grand-mère était à flanc de colline, perchée dans la montagne et entourée d’arbres. Sa maison était un mas typique en pierres blanches. Je me souviens de ce début de printemps : les arbres étaient déjà bien chargés, la cueillette s’annonçait généreuse. La montagne était constellée de points jaunes, comme une pluie de météorites.

Pour monter jusque chez elle, nous devions gravir la route sinueuse en terre battue, bordée d’une végétation abondante sentant bon le cyprès. Même si l’ascension était difficile et pénible, le fait d’être avec Florence me revigorait, me donnait l’énergie nécessaire pour avancer. J’adorais passer ces longues minutes en sa compagnie ; elle avait toujours quelque chose à raconter. Je l’écoutais religieusement, car j’étais éperdument amoureux d’elle, et ce malgré mon jeune âge.

Je devais abandonner Florence un peu plus bas, juste avant le croisement séparant nos deux routes. Chaque fois, mon cœur s’emplissait de chagrin. Je continuais la route à reculons, pour la voir sautiller au loin. Bien vite, l’odeur acidulée des citrons frais dissipait mes tourments. Je lançais mon cartable sur le paillasson pour courir dans les allées rectilignes baignées par une lumière bigarrée de fin de journée.

Au loin, je distinguais la silhouette menue de ma grand-mère. J’adorais la regarder travailler. Dès qu’elle m’apercevait, elle revenait d’un pas lent, en soulevant la poussière sous ses pieds. Elle s’arrêtait parfois pour tâter un fruit ou deux, pour caresser le tronc d’un arbre trop chétif. Elle ramassait un fruit trop mûr et charnu tombé prématurément. Elle prenait grand soin de ramener précieusement le citron au fond de son tablier. Elle le sortait ensuite pour me le montrer, comme s’il s’agissait d’un trésor, d’une énorme pépite d’or jaune. Ses yeux brillaient, elle le palpait, le humait doucement et le tournant et retournant. Parfois je pensais même qu’elle allait l’embrasser, comme s’il s’agissait d’un fruit charnel.

Vous l’aurez compris, elle aimait les citrons. Elle savait tout faire avec le citron, du poulet au citron en passant par les meilleures tartes ; elle le cuisinait à toutes les sauces. Elle le mangeait en marmelade au déjeuner, confit et même séché. Elle en buvait avec de l’eau ou en limoncello. Je crois même qu’elle prenait son bain dans une eau citronnée, et qu’elle se lavait les cheveux en pressant un citron entier sur sa longue chevelure blanche. Elle sentait toujours un peu sucré.

Elle rentrait dans la cuisine en laissant la porte ouverte, pour faire entrer la brise du soir tombant. Ça rafraichissait la pièce. Elle se lavait les mains et laissait couler l’eau, prenait un long couteau affûté et tranchait en deux pièces égales le citron. L’écorce dure giclait, en éclaboussant ses mains. Il était toujours juteux, pulpeux et la chair voluptueuse. Elle se léchait les doigts pour ne rien perdre de son précieux élixir. D’une main habile et puissance, elle le serrait, le pressait pour en extraire tout le jus. Quelques pulpes bien galbées tombaient et se noyaient dans le verre. Ensuite, elle rajoutait l’eau fraîche, et des glaçons. Elle me l’offrait avec son plus beau sourire.

Elle allait chercher sa boîte de biscuits métallique pour que j’y puise deux ou trois madeleines au citron. Leur goût n’était jamais trop acide, elles étaient moelleuses et savoureuses, et ma limonade légèrement acidulée sur la langue me désaltérait. Elle se versait religieusement une once de limoncello recouvert de glaçons. Nous sirotions nos cocktails en attendant patiemment ma mère et en regardant le soleil s’évaporer au loin. Comme je vous le disais, j’adorais passer ces quelques heures avec ma grand-mère, mais ce que j’aimais par-dessus tout, c’était mon trajet avec Florence.

En ce début du mois de février, toute la ville était préoccupée par la fameuse fête des citrons. L’effervescence se faisait sentir partout, et tous s’affairaient aux derniers préparatifs pour que la fête soit un succès comme toujours. Je sais bien que ma grand-mère aurait voulu que je lui donne un coup de main. Mais elle voyait que j’étais préoccupé. Quelque chose de plus important m’habitait. Quoi de plus important à son avis que les citrons ? Car, c’est bien connu, rien n’est plus important que le citron, mais pas pour moi. Quelques jours plus tard, ce serait la Saint-Valentin et je n’avais toujours pas trouvé Le Cadeau. Je cherchais quelque chose d’unique et de magique pour Florence. C’était bien à elle que je pensais en ce mois de février. La veille de la Saint-Valentin, alors que nous buvions nos cocktails, ma grand-mère me demanda :

– Qu’est-ce qui se passe mon petit ?

Elle avait cette manie de m’appeler mon petit. J’avais juste hâte de grandir pour qu’elle arrête, mais je savais que quand elle prenait ce ton, elle était sincère et authentique. Elle attendait ma réponse, je ne pouvais pas me défiler.

Je lui ai répondu, l’air penaud, comme s’il s’agissait de la pire catastrophe du monde.

– Je ne trouve pas de cadeau pour Florence.

Elle eut un rire étouffé. Je détestais quand les adultes méprisaient les problèmes d’enfants. Elle se ressaisit en remarquant mon désarroi.

– Mais non, mon petit, nous allons trouver.

Elle se leva et alla plus loin. Elle revint avec un pot rempli de terre, avec une minuscule et frêle tige. J’étais déçu, triste et presque fâché contre elle.

Elle me caressa doucement et le plus sérieusement possible me dit :

– Tu sais, j’ai toujours pensé sincèrement que si tu as des citrons dans ta vie, tu as de l’amour et si tu as de l’amour, tu as des citrons. Pour moi, les deux sont indissociables.



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