Lettre à mes collègues travailleurs sociaux

En cette semaine des travailleurs sociaux, je veux nous dire merci. Nous remercier de nous lever encore chaque matin pour exercer ce métier qui peut être tellement beau, mais aussi tellement éprouvant. De quitter tous les matins en sachant qu’on doit se battre contre un système de géants qui voudrait qu’on traite les humains comme des numéros. Les uns après les autres, à la chaîne, comme si on travaillait dans une usine à réparer les cœurs blessés. Un petit pansement ici, une vis là, une nouvelle pièce ici, voilà monsieur, madame, vous êtes prêts. Si seulement c’était si simple… Pourtant, nos semaines ne ressemblent pas du tout à cela.

Lundi matin, toi, tu as déjà une dizaine de messages sur ta boîte vocale. Il me semble que tu as juste quitté pendant deux jours, mais bon, tu le sais que la souffrance, elle, ne prend pas congé le samedi et le dimanche. Tu le sais que tu vas devoir prioriser et que les crochets à côté des tâches qui restent en suspens attendront encore une journée de plus. Tu pars et tu t’en vas rencontrer monsieur Germain. Il a perdu sa femme récemment. Il est désemparé, ça faisait trente ans qu’ils étaient ensemble. Il ne voit pas comment il pourra vivre seul, dans sa grande maison, sans elle. Tu l’écoutes, tu essayes de lui expliquer que le deuil, ça prend du temps. Qu’il y a des jours où il ne verra plus le sens de sa vie et d’autres matins où sa peine sera un peu moins pire qu’hier. Tu lui souhaites bon courage et tu repars vers la résidence de madame Comeau. Elle a fait une chute en fin de semaine. Elle habite seule dans sa maison, elle a 92 ans. Ça fait des semaines que tu tentes de lui montrer les possibilités de résidences, mais non, pas question pour elle de se retrouver dans un « stationnement de personnes âgées qui attendent de mourir », comme elle le dit si bien. Tu lui cherches des ressources pour qu’elle ait un minimum d’aide à la maison, puis tu te dis que ce n’est que conversation remise avec elle.

Mardi matin, toi, tu reçois l’appel d’une femme et tu arrives à peine à comprendre ce qu’elle te dit au téléphone. Tu saisis quelques mots à travers ses sanglots et tu comprends qu’elle s’est fait agresser par un ami. Elle croit que c’est de sa faute parce qu’elle n’aurait pas dû boire pendant cette soirée‑là. Elle te dit que toute sa famille le lui rappelle constamment. Toi, t’essayes de lui dire qu’elle n’est pas responsable, mais c’est pas facile de lutter contre la parole d’une famille entière. Puis, tu rencontres une femme qui vient de quitter son mari après des années d’enfer. Elle tente de se convaincre que ce n’était pas si pire, qu’elle n’a pas trop sa place ici, qu’il y a d’autres cas bien pires qu’elle. Ça te surprend chaque fois de voir comment les gens se sentent illégitimes de demander de l’aide, alors qu’il n’y a rien de banal dans l’histoire que tu viens d’entendre.

Mercredi matin, toi, aujourd’hui tu dois rencontrer la maman du petit Rémi. Tu dois lui annoncer que son enfant sera placé en famille d’accueil. La rencontre est à peine commencée qu’elle te crie déjà des noms. Tu commences à être habituée d’entendre tous ces mots, mais il y a des jours où t’aimerais que ton parapluie soit un peu plus imperméable. Il y a aussi Rémi que tu dois aller chercher à l’école pour l’amener chez Lucie, la maman de sa nouvelle famille d’accueil. Il a six ans. Il ne comprend pas vraiment ce qui se passe, mais t’essayes de lui expliquer du mieux que tu peux qu’il va devoir faire dodo ici pendant quelque temps.

Jeudi matin, toi, tu rencontres madame Meunier qui vient d’être évincée de son logement. Elle te dit qu’elle ne sait pas où elle va aller. Elle doit quitter dans deux jours, mais elle n’a pas l’argent ni un bon nom pour se trouver un nouveau loyer. Tu réussis à lui trouver une place dans un organisme du coin. La dame est contente, mais te dit qu’elle n’ira pas. Pas question de laisser tomber Tigrou, son chat ; elle préfère vivre dans la rue plutôt que sans lui. Tu passes l’avant-midi à faire des téléphones pour trouver un endroit où elle pourra l’amener avec elle. Tu le sais, parfois, les animaux sont le seul ancrage qui permet aux gens de maintenir la tête hors de l’eau.

Vendredi matin, toi, tu rencontres un homme qui a fait une tentative de suicide hier. Il ne comprend pas pourquoi il est encore en vie. Il se traite de lâche. Tu essayes de comprendre ce qui a bien pu arriver pour qu’il en arrive là. Il te parle à mots couverts. Il a tellement honte. Il vient de se séparer, a perdu sa maison, ne voit plus ses enfants et vient de perdre son emploi à cause de ses problèmes de jeu. Tu l’écoutes et t’essayes de trouver le petit rayon de soleil dans sa tempête qui lui permettra de s’accrocher.

Le travail social, c’est ça : essayer de comprendre l’inexplicable. Me mettre un baume sur des blessures invisibles. Être ton propre outil de travail avec toutes les émotions qui viennent avec le fait de côtoyer la souffrance, le malheur et la misère tous les jours. Parce que tu as beau travailler dans ce domaine depuis 5 ans, 10 ans, 20 ans, chaque personne est différente et il n’y a malheureusement pas de recette magique.

Combien de fois t’es‑tu demandé pourquoi tu avais choisi ce métier‑là déjà ? Combien de fois as‑tu senti un regard de pitié et de tristesse quand tu as dit ce que tu faisais dans la vie ? Combien de fois as‑tu entendu le commentaire « Oh mon dieu ! Je sais pas comment tu fais pour faire cette job‑là ! » ?

Eh bien aujourd’hui, j’ai envie que vous, lecteurs, sachiez le secret de notre métier : la capacité à croire en l’autre. Nous, nous ne sommes que de passage dans la vie des gens pour éclairer leur chemin ; eux, ils font tout le reste. Il y a aussi notre flamme, notre flamme qui s’appelle l’espoir. L’espoir que notre travail, que nos luttes changent un peu les mentalités et par le fait même la vie des personnes. Et par‑dessus tout, ce qui nous permet de nous lever tous les matins, c’est que nous connaissons la capacité des gens à rebondir d’une épreuve, d’un drame. Nous le savons, nous en avons été témoins tellement souvent !

Et puis, je ne peux passer sous silence le travail acharné des travailleurs sociaux en ce temps de crise. Une profession qui passe sous silence, mais qui fait partie des services essentiels. Ils ne peuvent pas rester chez eux et prendre soin des leurs, parce que le virus ne diminue pas la détresse bien au contraire. Alors, mes chers collègues, merci d’exister !

Catherine Desgroseilliers

 



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