Ma ride d’affront

J’ai eu mes premières rides sur le tard. Tellement qu’en fin de semaine, je me suis fait cruiser par un petit jeune qui devait être au début de la vingtaine. Moi, la vieille peau de quarante ans!

Mais ma toute première ride, je me souviens du jour exact où elle est apparue. C’était le 23 mars 2004. Je ne fais pas une Paul Houde de moi-même en retenant par cœur la date de naissance de toutes mes rides, ne vous en faites pas! C’est seulement que cette ride qui scinde mon front en deux s’est formée sous la douleur de mon premier accouchement. Alors vous comprenez que j’ai une titi de bonne raison pour me souvenir de la date!

Le travail avait commencé en début de soirée. J’avais passé les heures suivantes dans le bain pour me soulager de la souffrance des contractions, avec des pauses près du comptoir pour finir de m’épiler. Non mais, quand c’est un premier accouchement, il arrive qu’on mette les priorités au mauvais endroit!

Un bon moment donné, j’ai lâché le call officiel du 2 minutes. « Chéri! C’est maintenant. Là. Tout de suite. Now! » Bon. On est arrêtés au courrier et au club vidéo (autre époque…), on a fait des tatas au policier qu’on dépassait sur la 30. Et on a été accueillis à l’hôpital par des infirmières convaincues que bébé allait se pointer trrrrrès rapidement. Deux heures du matin. Tout le personnel se préparait pour une expulsion avant le lever du soleil.

Ben non. J’ai eu droit à deux anesthésies qui ont fonctionné à moitié. À des tâtements de bedaine et de col (super le fun quand tu es à 9,5 depuis des heures!) « Je ne comprends pas, madame, votre bébé remonte au lieu de descendre… » J’ai eu droit à la percée des eaux (ma fille en garde d’ailleurs un trou permanent dans son cuir chevelu, ce qui m’a forcée longtemps à faire des séparations de lulus décentrées…) Au cathéter pour vider ma vessie qui menaçait d’exploser. Et au massage de l’espace plissé entre mes deux yeux. « Madame, tout votre stress reste pris dans votre front. Détendez votre visage. C’est la ride de la colère qui s’exprime. Il faut lâcher prise, votre bébé va finir par arriver… »

Oui mais quand? C’est parce que ça fait douze heures que vous me dites qu’elle arrive d’une minute à l’autre alors que tout ce qu’elle fait, c’est remonter jusqu’à mes clavicules! Êtes-vous sûrs que vous ne pouvez pas la sortir par là? Une petite incision au niveau du plexus solaire, toute petite…

L’option n’a pas été retenue. Il a fallu attendre que bébé accepte de parader sur le tapis rouge. J’avais préparé mes techniques de relaxation, de respiration, de visualisation… mais rien pour me dérider la ride de la colère. Une colère ancrée dans l’impuissance de ne pas savoir ce qui allait se passer et quand. Et aussi, il faut l’avouer, dans la souffrance de contractions ininterrompues et inefficaces.

Grande Peanut a fini par trouver son chemin, mais l’affront était fait : sa mère (c’est moi, ça!) savait désormais qu’elle ne contrôlait rien du tout.

Plus tard, quand les comportements de ma fille se sont mis à déraper, j’ai retrouvé cette ride que j’avais tant tenté de lisser à grands coups de afuuu afuuu. J’ai appris la colère, j’ai apprivoisé l’impuissance. Et c’est seulement quand j’ai appris le lâcher-prise sincère que la colère liée à la perte de contrôle s’est atténuée. Et que les comportements dérangeants sont disparus.

Ma ride de front, elle, est encore là. Des médecins m’ont suggéré de l’aplanir, de la botoxer. Mais je lui trouve une certaine beauté. Elle est plutôt isolée dans mon visage (merci, peau grasse!), mais elle est là, me rappelant mon parcours. Et parfois, pour me calmer le pompon quand je m’énerve le poil des jambes (les priorités ont changé, voyez-vous!), je frotte doucement ma ride de front, comme l’infirmière l’a fait dans le temps. C’est devenu mon ancrage : respire, ça va passer…

Nathalie Courcy



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