Moi : Mère porteuse

Il arrive régulièrement qu’on me pose des questions au sujet de mon expérience de mère porteuse. Les gens sont parfois méfiants, souvent intrigués, pratiquement toujours curieux. Pour la majorité d’entre eux, c’est une belle histoire de générosité. Mais certains froncent les sourcils en croyant encore, à tort, que le processus est illégal*, alors que d’autres n’ont en tête qu’un scénario déchirant où une mère en larmes abandonne son enfant à la naissance. Aujourd’hui, c’est mon cœur de cigogne qui aimerait vous partager un petit bout de mon vécu, en toute transparence. Parce que les tabous entourant la gestation pour autrui sont encore bien présents et, surtout, parce que les belles histoires méritent d’être racontées…

En 2015, j’ai fait le choix de devenir mère porteuse pour un couple d’amis. Il existait entre nous un fort lien de confiance et beaucoup de respect. Évidemment, je ne savais pas avec précision ce qui m’attendait. J’avais posé des questions et obtenu des réponses, dans la limite de ce qui pouvait être souhaité, prévu ou planifié. Il restait quand même une bonne part d’inconnu, sur laquelle je n’avais aucun contrôle. Comme pour toutes les grossesses, il y avait des risques. Comme pour n’importe quelle fécondation in vitro et n’importe quel transfert d’embryon aussi d’ailleurs. Mais j’étais préparée. Prête. Dans mon cœur, dans ma tête, dans mon corps. J’avais bien réfléchi — longtemps — j’avais même eu à rencontrer une psychologue. Je voulais que tout soit clair dans mon esprit, parce que c’était bien le seul endroit où je pouvais avoir un minimum de contrôle. J’avais bien fait mes devoirs.

Quand le premier essai s’est avéré une réussite, j’étais vraiment heureuse et excitée. C’était un rêve qui devenait réalité. Un rêve que je partageais, auquel je prenais part, mais qui était surtout celui d’un couple qui désirait un enfant. Les mois ont filé, mon ventre a grossi, plein d’une nouvelle vie. Une vie que je savais fragile, que je me suis surprise à craindre de perdre sans raison, parce que lorsqu’on porte le trésor d’un autre, on dirait qu’il est encore plus précieux. Parce que j’avais presque dix ans de plus qu’à ma première grossesse, et qu’avec le temps, on perd un peu d’innocence et de naïveté. Puisque je suis d’un naturel optimiste, j’ai quand même vécu cette grossesse dans la joie, dans l’espoir.

Avec l’accouchement a pris fin la grossesse. Et avec la naissance de ce petit être, si ardemment désiré, a pris fin notre histoire. Je l’ai racontée souvent, mais on a rarement cru que je disais vrai. Dans la tête de bien des gens, il y avait l’idée que je « donnais mon enfant » et que cette séparation devait être douloureuse, voire déchirante. Rien ne pouvait être plus loin de la réalité…

Il faut comprendre que mon cœur de cigogne n’est pas tout à fait le même que mon cœur de maman. Bien sûr, j’ai accueilli cette vie avec tendresse et amour. J’ai pris toutes les précautions nécessaires pendant la grossesse, j’ai respecté mes engagements à la lettre. J’ai flatté mon ventre et j’ai parlé à ce bébé comme je l’avais fait avec mes propres enfants. J’ai tissé des liens invisibles et partagé mon corps avec cet enfant à venir, mais pendant tout ce temps, j’étais pleinement consciente qu’il n’était pas le mien. Et c’était parfait ainsi.

Au moment de la naissance, cet être que j’avais porté pendant neuf mois arrivait enfin à destination et pouvait rencontrer sa mère, son père. Mon rôle à moi consistait à aider cette famille à devenir, pas à en faire partie. En aucun cas, je n’ai considéré cet enfant comme le mien : je n’ai donc pas eu l’impression de le « donner ».

Pour être honnête, j’ai immédiatement fait une nette distinction entre le bébé vigoureux qu’on a posé sur moi et celui qui donnait des coups de pied dans mon ventre quelques heures plus tôt. La grossesse, c’était le prologue et je jouais un rôle important. Mais la vraie histoire commençait au chapitre 1, après l’accouchement, dans les bras de papa et maman. Je suis reconnaissante d’avoir eu le privilège, d’être témoin d’instants magiques et d’émotions fortes et d’y prendre part. Mais je peux vous assurer que mon cœur de cigogne n’a jamais eu le moindre pincement lorsque, débordante de fierté, de soulagement et du sentiment du devoir accompli, j’ai pris dans mes bras cette petite fille pour lui souhaiter une vie pleine et belle avec ses parents.

Et mon cœur de cigogne ne saignera pas non plus lorsque, dans quelques mois, je mettrai au monde son petit frère ou sa petite sœur…

* « Même si ce n’est pas un crime de faire porter un enfant par une mère porteuse, la payer pour ses services est une infraction, tout comme il est interdit de demander ce service à une personne de moins de 21 ans. En outre, la loi prévoit que l’entente conclue avec une mère porteuse n’a aucune valeur au Québec. » https://www.educaloi.qc.ca/capsules/la-procreation-assistee

Marie-Hélène Marleau



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