Ton coma

Je suis au travail et mon cellulaire sonne. Il est 11 heures du matin. C’est toi.

– Maman! Ça ne va pas du tout! Maman?! Maman, aide-moi!

– Que se passe-t-il?

– Je me suis réveillée ce matin, dans un lit d’hôpital. J’ai arraché ma perfusion. Maman! Je ne comprends pas!!! Je n’ai aucun souvenir! Je ne sais pas comment je me suis rendue là! Je ne sais ce qui s’est passé! Maman! J’ai peur! Je suis perdue!

C’est à ce moment que ton monde s’arrête…

Vlan!

J’écoute mon enfant paniquer et angoisser, mon cœur bat la chamade si fort que j’ai l’impression qu’il va sortir de ma poitrine. Mes mains tremblent, les questions fusent et je réalise avec effroi que ma fille est complètement confuse.

Avec l’aide de ses amis, l’enquête commence. On laisse tout en plan. On cherche à comprendre ce qui s’est passé.

Ce n’est pas évident…

Mon enfant est majeure.

Alors l’hôpital ne nous donne aucun renseignement…

Et elle n’a aucun souvenir…

Elle s’est effondrée d’un coup lors d’une petite soirée tranquille à sa résidence après avoir siroté deux boissons alcoolisées. Elle était hypotonique et confuse. Elle a vomi pendant deux heures… deux heures! Sans que personne ne réagisse! Pourquoi? Elle n’avait plus de réflexes! Pourquoi? Pendant combien de temps?

Ses amis inquiets car elle ne reprenait pas connaissance ont fini par l’amener en taxi à l’hôpital. En taxi! Pas d’ambulance! Mais pourquoi?

Elle est allée directement en salle de choc, on l’a ploguée de partout et elle a reçu trois poches de soluté. Ils lui ont fait une prise de sang.

Le lendemain matin, le médecin lui a donné son congé… mais… elle ne s’en souvient même pas!

Black out

Dans notre tête de parent, toutes les hypothèses sont bonnes et je me raccroche à ma raison tant bien que mal : trop d’alcool? Elle jure que non! Drogue? Ses amis sont certains qu’elle n’en a pas consommé (même pas à son insu). Médicaments? Non… Schizophrénie? Folie? La drogue du viol?

Nous n’avons que des questions et une enfant épuisée qui panique complètement d’avoir perdu le contrôle de son cerveau.

Nous enquêtons avec elle auprès de ses amis et de l’hôpital pour finalement apprendre qu’il y aurait eu pas mal d’alcool fort ce soir-là… Pourtant, elle est habituée à gérer sa consommation d’alcool. Ce n’est pas son premier party…

Mais ce soir-là, elle n’avait pas dormi ni mangé. Son corps lui a échappé. Elle l’a échappé…

Les résultats du bilan sanguin ont finalement montré que son taux d’alcool dans le sang était très élevé. Trop élevé. Beaucoup trop élevé…

Ce chiffre me rentre dans le corps comme un coup de poignard et les mots du médecin « coma éthylique, intoxication aigüe à l’alcool » résonnent dans ma tête.

Mais comment est-ce possible?

Ma fille toujours en contrôle, ma fille première de promo, brillante dans ses apprentissages, organisée, fiable, autonome, qui vit seule depuis plus d’un an et qui se prend en main de façon remarquable!

Pourquoi???

Je suis déçue, fâchée, inquiète.

Parce que nous pensions qu’en tolérant qu’elle prenne de l’alcool depuis son adolescence, elle apprendrait à gérer sa consommation. Elle s’est montrée responsable jusque-là. Que s’est-il passé pour que sa vie soit en danger d’un coup comme ça? Pourquoi elle?

C’est tellement de culpabilité et de sentiments contradictoires qui se bousculent dans mon cœur de parent.

Puis petit à petit, je réalise qu’être parent demande une résilience et un lâcher-prise que je n’aurais jamais pensé avoir…

J’ai réalisé qu’en effet, elle est majeure… C’est sa vie. C’est son coma. C’est sa santé. C’est elle qui va devoir vivre avec les conséquences et les apprentissages de cette expérience.

Ça nous a permis de parler des dangers du coma éthylique et de la consommation excessive d’alcool avec notre fille, avec ses amis, avec ses frères. Nous espérons que tous vont apprendre de ce malheureux événement et qu’ils vont prendre soin les uns des autres en étant attentifs.

Si je vous raconte cette histoire, c’est parce que personne n’est à l’abri. Ça peut arriver à n’importe qui et bien plus rapidement qu’on ne le pense.

Parlez-en.

Racontez notre histoire.

Ouvrez la porte.

Gardez le dialogue.

Et toi. Ma fille… C’est ton histoire. Ton erreur. C’est ton coma. Je ne vais jamais moins t’aimer pour ça, au contraire. Tu es en santé et c’est tout ce qui compte pour moi.

Et tu sais très bien que n’importe quand, qu’elle qu’en soit la raison, si tu as besoin, je vais être là pour toi. Sans juger. Appelle-moi. Je viens. Je ne pose pas de questions. Je t’aide. Toi ou n’importe quel de tes amis.

C’est ça aussi, être parent. Te laisser apprendre et accepter que… c’est ton call, pas le mien. Et rester pas trop loin… pour te prendre la main…

Eva Staire

 



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